Manifeste pour un glossaire inutile

Ce glossaire n’est pas né d’un projet numérique. Il reprend, avec lenteur et scrupule, un ouvrage oublié de Raymond Chaure (1852-1928), dont les archives sont rares et les certitudes encore plus. Que Chaure ait existé ne fait pour nous aucun doute ; que son existence soit prouvée importe peu. Certains auteurs n’ont besoin que d’être lus pour avoir vécu.

Le Glossaire Idolâtre du Rien n’était déjà pas un dictionnaire. Il ne classait pas : il disposait. Il ne définissait pas : il approchait. Les entrées ne s’alignaient pas ; elles s’aimantaient.

La présente reprise n’ajoute pas un système ; elle poursuit une fidélité.

Ce glossaire ne vise aucune utilité immédiate. Il ne cherche ni à corriger le désordre du monde ni à en stabiliser le vocabulaire. Il préfère habiter l’écart.

On y entre par hasard — un nom, une figure, un fragment grec ou latin. Les articles ne se succèdent pas : ils se répondent. Ce n’est pas un instrument ; c’est une constellation lente.

Le Rien n’y est ni posture ni provocation. Il n’est pas une négation du monde, mais une manière de s’y tenir sans l’idolâtrer.

Le Rien n’est pas le vide ; il est la condition de toute mesure.

En ce sens, il ne détruit pas le monde ; il le délivre de son excès lorsqu’il se prend pour le Tout.

Ce Rien n’est pas apparu dans un traité. Il affleure déjà dans une pierre plus ancienne — le Magnus Nihil, cercle creusé dans le granit paléolithique, geste premier d’un homme sans nom qui, plutôt que d’adorer une puissance, traça une absence. Le glossaire, comme le Magnus, n’ajoute rien au monde ; il soustrait l’idole.

Pourquoi convoquer les langues mortes ?

Parce qu’elles ne sont pas mortes. Parce qu’elles traversent le temps avec plus de retenue que nous. Parce qu’un fragment ancien empêche la pensée de se croire inaugurale.

Ce glossaire ne cherche pas des lecteurs ; il accueille des compagnons. Il ne poursuit pas l’exhaustivité ; il cultive une cohérence intérieure. Son désordre apparent est une méthode de respiration.

On pourra lui reprocher son inutilité. Il répondra par une tenue.

Car ce qui est inutile au monde saturé peut être nécessaire à la mesure.

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