Notice éditoriale du Glossaire

En 1911, lorsque perdu dans un coin tempéré de l'Argentine, il commença à travailler à son Glossaire Idolâtre du Rien, Raymond Chaure ne prétendait pas établir un système. Il entendait plutôt sauver des mots. L’époque était bruyante. Les idéologies s’armaient. Les doctrines promettaient des lendemains définitifs. Chaure, lui, choisit la voie lexicale. 

Le Glossaire n’était à ses yeux ni un catéchisme ni un traité. Il constituait une tentative de cartographie minimale des vocables gravitant autour du Magnus Nihil : termes techniques, dérivations fantaisistes, figures ironiques, notions historiques parfois incertaines. Le tout dans un esprit d’érudition souriante, où l’on sent déjà poindre la conscience que le Grand Tout prospère d’abord par inflation sémantique. Nommer avec précision, pour Chaure, relevait d’une hygiène élémentaire. Le mot devait redevenir sobre. Le sens devait redevenir respirable. 

Le projet actuel ne vise pas à moderniser Chaure. Il vise à le continuer. Nous reprenons progressivement les 1 400 entrées du volume posthume, laissé incomplet à sa mort en 1927 alors qu'il travaillait sur le vocable felouque, ceci non pour les corriger selon un esprit doctrinaire, mais pour en examiner la plasticité. Un glossaire n’est pas un musée. C’est un laboratoire. Le mot évolue. La pathologie évolue. Le Grand Tout change de forme. La reginglette aujourd'hui ne signifie plus exactement ce qu’elle signifiait avant les plateaux de télévision. Les fraises pellucides de John Tussord ont donné lieu à des interprétations neurologiques que Chaure n’aurait pas imaginées.  Bigot prend un air de petite frappe dans la bouche du lexicologue, ou plutôt sous sa plume alerte, alors qu'il est devenu aujourd'hui plus féroce encore. Et que dire de ses définitions du préprésocratisme et de l'ineffable homme des cavernes qui ont pris un ton plus crucial en ces jours de furie religieuse. 

Le vocable est une école buissonnière a-t-il écrit, cela n'a rien à voir avec le carnet d'un sédentaire!  L'étude linguistique de la fonction des mots essentiels au Grand Rien est une démarche salutaire, ce travail qui commence avec le petit café du matin m'a d'ailleurs sauvé de la pernicieuse fréquentation des gens. Combien d'heures dans le noir à malaxer cette vivace matière qui  m'ont évité le pépiage avec le voisin, charmant au demeurant!

Du Rien, nous pouvons parler en connaissance de cause, au travers de ces milles quatre cents trouvailles, qui partagent du pain aux pauvres, grâce à la chronique phrastique de l'inépuisable Chaure. Les fulgurances poétiques de Stylus Gragerfis prennent avec lui un sens moderne, et c'est comme si ses souvenirs lointains l'avaient autorisé à opérer une rupture sémantique sans trahir le maître. Son glossaire est un manifeste aussi jubilatoire qu'une jolie rousse selon Marcel Jutique et il nous rappelle non seulement que nous sommes encore loin d'une humanité pleine et entière mais que l'esprit critique rienesque et la parfaite ouverture aux affaires de cœur sont le parfait véhicule pour y parvenir. Chaque mot est ici est une molécule élémentaire. (in L'idiome imagé est un conceptus inféré à lui tout seul, 1958)

Notre méthode est simple : un glossaire nihiliste n’est pas un dictionnaire autoritaire. Il ne décrète pas. Il clarifie. Il ne crée pas un centre. Ce n'est pas un bonimenteur de foire, ni un satrape de ministère. Il empêche la mobilisation de la fonction du langage au service des tyrans. 

Comme Pierre Ménard, nous avons parfois réécrit à l'identique, et même le sens est alors resté inchangé. Certaines entrées nous ont permis de regarder de l'autre côté d'une chose, et notre perception ontologique de l'univers s'en est trouvée bouleversée ; Chaure aurait adoré ce vent nouveau. Le mot n'est pas un objet manufacturé, il vit et évolue au gré des saisons. Le Glossaire d'aujourd'hui ne saurait tolérer la répétition, il est le contraire de la citation, il remue dans les remugles de la langue, et bouge les bornes.

Dans un monde saturé de commentaires rapides, de définitions médiatiques et de philosophie de plateau, le glossaire constitue une forme de résistance douce : il ralentit. Il rappelle que le mot précède l’idéologie. Que la précision précède l’indignation. Que le Rien n’a nul besoin d’être brandi pour exister. Le Glossaire Idolâtre du Rien n’est pas un ouvrage de dévotion. Il est une discipline. Il s’agit d’apprendre à nommer sans capturer.

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